Histoire du Judaïsme à Safi à travers les siècles

Une mémoire vivante, un héritage partagé

Introduction générale
La ville de Safi, située sur la côte atlantique du Maroc, possède une histoire juive d’une richesse exceptionnelle. Pendant plus de cinq siècles, ses habitants juifs ont contribué à la vie économique, culturelle, religieuse et diplomatique du pays. Leur présence, attestée dès le XVe siècle, s’est inscrite dans les grands mouvements de l’histoire : l’expulsion d’Espagne, la domination portugaise, les dynasties marocaines, les échanges internationaux, les réformes du XIXe siècle, l’ouverture au monde moderne et l’émergence du sionisme.

Cette histoire est faite de figures remarquables — érudits, poètes, marchands, diplomates — mais aussi de traditions populaires, de lieux saints, de coutumes et de récits transmis de génération en génération. Elle témoigne d’une coexistence souvent harmonieuse entre Juifs et Musulmans, d’une résilience face aux épreuves, et d’un attachement profond à la ville de Safi. Ce texte retrace, période par période, les grandes étapes de cette histoire.


1. Les Oulad BenZmiro : l’empreinte des exilés d’Espagne (XVe–XVIe siècles)

Portrait artistique de Abraham ben Zmiro
Style peinture orientale marocaine — vertical

L’histoire juive de Safi prend une dimension nouvelle à la fin du XVe siècle, lorsque des familles expulsées d’Espagne arrivent au Maroc. Parmi elles, la famille BenZmiro, originaire de Badajoz, joue un rôle déterminant.

Polyglottes, instruits et dotés de réseaux internationaux, les BenZmiro deviennent des intermédiaires essentiels entre les Portugais — qui cherchent à s’implanter sur la côte marocaine — et les autorités locales. Ils obtiennent des privilèges commerciaux, dirigent le grand rabbinat de Safi et contribuent à l’essor de la ville.

La figure la plus marquante est Abraham ben Zmiro, médecin, poète, philosophe et diplomate. Il œuvre pour améliorer la condition des Juifs sous domination portugaise, écrit des poèmes en hébreu et en arabe, et laisse une œuvre liturgique encore étudiée aujourd’hui.

2. Rabbi Khalifa ben Malka : un érudit au rayonnement international (XVIIe–XVIIIe siècles)

Portrait artistique de Rabbi Khalifa ben Malka
Style peinture orientale marocaine — vertical

Né à Safi en 1670, Rabbi Khalifa ben Malka devient l’un des plus grands érudits du judaïsme marocain. Formé par Rabbi Yosef Bueno de Mesquita, un maître issu des exilés d’Espagne, il reçoit une éducation d’une grande rigueur intellectuelle.

Il voyage à Fès, étudie auprès de maîtres prestigieux, puis s’installe à Agadir où il devient un commerçant prospère tout en restant un homme de Torah. Il collectionne les livres de prières du monde entier, les annote, compare les rites et rédige des ouvrages halakhiques.

Son œuvre la plus célèbre, Kaf Naki, documente les coutumes des communautés juives du Maroc. Transmis au Hida, le manuscrit est aujourd’hui conservé à Moscou.

3. Shmuel Sumbel et les “Toujjar alSultan” : l’âge d’or des marchands juifs du roi (XVIIIe siècle)

Portrait artistique de Shmuel Sumbel
Style peinture orientale marocaine — vertical

Au XVIIIe siècle, le sultan crée un groupe de marchands juifs d’élite : les Toujjar alSultan, chargés de développer le commerce international. Parmi eux, Shmuel Sumbel, originaire de Safi, se distingue par son intelligence, sa loyauté et son influence.

Exemptés de la jizya, dotés de privilèges commerciaux et soutenus par le roi, ces marchands deviennent les moteurs du développement du port de Mogador (Essaouira). Sumbel sert de conseiller royal, puis d’ambassadeur au Danemark. Il accumule une immense fortune, joue un rôle diplomatique majeur et devient un nagid, figure d’autorité religieuse et politique.

4. Sir Moshe Montefiore et le sauvetage des Juifs de Safi (XIXe siècle)

Portrait réaliste de Sir Moshe Montefiore
Basé sur photographies authentiques — vertical

Le XIXe siècle est marqué par des tensions politiques et des injustices envers les Juifs. L’un des épisodes les plus dramatiques est l’affaire de Safi en 1863.

Le viceconsul espagnol accuse injustement des Juifs du meurtre du prêtre Mantilla. Sous la torture, plusieurs innocents sont arrêtés. Le grand rabbin Saadia Ribboh tente de les défendre, mais les pressions espagnoles conduisent à l’exécution de Yaacov Akkan ben Yehuda Wizman, décapité publiquement.

L’affaire provoque une indignation internationale. Deux témoins écrivent à Sir Moshe Montefiore, philanthrope britannique, qui se rend au Maroc pour intervenir auprès du sultan. Son action contribue à améliorer le statut des Juifs et à limiter les abus des autorités locales.

5. Le XXe siècle : modernisation et débuts du sionisme

Image historique de Safi ou du mellah
Archives — début du XXe

Au XXe siècle, la communauté juive de Safi s’ouvre au monde moderne : écoles de l’Alliance, apprentissage du français, échanges avec l’Europe, diffusion des idées nouvelles. Les idées sionistes commencent à circuler : réunions, cercles d’étude, correspondances avec la Palestine, journaux hébraïques.

6. La vie communautaire : traditions, coutumes et identité

Complexe juif de Safi ou synagogue
Synagogue historique — Safi

La communauté juive de Safi se distingue par : ses synagogues vivantes, ses mélodies liturgiques, ses coutumes séfarades et marocaines, ses hiloulot, ses récits de saints, sa coexistence harmonieuse avec les musulmans.

7. Sidi BouDhab : un lieu saint partagé

Site de Sidi BouDhab
Lieu saint vénéré par Juifs et Musulmans

Sidi BouDhab est un lieu sacré vénéré par les Juifs et les Musulmans de Safi. On y vient pour prier, demander une bénédiction, accomplir un vœu. Ce site symbolise la coexistence pacifique qui a longtemps caractérisé la ville.


Conclusion

L’histoire juive de Safi est celle d’une communauté qui a su traverser les siècles avec dignité, intelligence et résilience. Des érudits comme Abraham ben Zmiro ou Khalifa ben Malka, des marchands comme Shmuel Sumbel, des protecteurs comme Montefiore, des familles anonymes mais fidèles à leurs traditions : tous ont contribué à faire de Safi un centre spirituel, culturel et humain d’une grande richesse.

Aujourd’hui, même dispersés à travers le monde, les enfants de Safi portent en eux cette mémoire. Elle vit dans les prières, les mélodies, les récits, les coutumes et les souvenirs transmis de génération en génération.

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Safi n’est pas seulement une ville : c’est un héritage, une identité, une lumière.