Safi, l’une des plus anciennes villes du Maroc, porte plus de 3000 ans d’histoire. Son passé mêle Phéniciens, Romains, Berbères, Arabes, Portugais… et une communauté juive dont la présence est attestée depuis l’Antiquité. L’histoire du cimetière juif de Safi est indissociable de celle de cette communauté, qui fut l’une des plus dynamiques du pays.
Les premières traces juives au Maroc remontent au IIe siècle av. J.-C., notamment à Volubilis où une synagogue a été découverte. Ces premiers juifs étaient des tribus berbères judaïsées, portant des noms amazighs comme Melloul, Wazzana, Wizman, Amzallag ou Azenkoud.
Plus tard, à partir du XVIe siècle, une nouvelle vague arriva : les Megorachim, juifs expulsés d’Espagne et du Portugal, fuyant l’Inquisition. Ils apportèrent leurs langues, leurs traditions, leurs réseaux commerciaux et leurs noms ibériques : Corcos, Murciano, Moreno, Cabeza, Toledano, Pariente, Pimienta…
Parmi ces familles, les Ben Zmiro occupent une place centrale dans l’histoire de Safi.
Leur influence est telle que les Ouled Zmiro sont encore aujourd’hui vénérés comme des saints, attirant des pèlerins juifs et musulmans.
À partir du XVe siècle, la population juive de Safi augmente fortement. Contrairement à d’autres villes marocaines, Safi n’a jamais eu de mellah : les juifs vivaient dans tous les quartiers, mêlés à la population musulmane.
Les ruelles les plus habitées par les juifs étaient :
Les synagogues étaient nombreuses : au mausolée des Oulad Ben Zmiro, à Derb Lihoud, à la rue du Pressoir, à Derb Boussouni, à la rue du R’bat…
Cette présence dense créait une circulation humaine intense entre les souks, les ateliers, les commerces et les lieux de culte.
Les juifs de Safi ont exercé presque tous les métiers, parfois en exclusivité. Ils étaient réputés pour leur sérieux, leur honnêteté et leur savoir-faire.
Les grands négociants en céréales — Bensabbat, Chamoun, Pinhas, Ohanna, Mayer, Wazzana, Bendelac, Douidou… — exportaient vers la France et d’autres pays via le port de Safi.
Ils possédaient également de vastes terrains, dont certains englobent aujourd’hui :
En 1872, l’Alliance Israélite Universelle ouvre une école en bordure du cimetière. Après une fermeture temporaire, elle rouvre en 1907 et devient un pilier de la communauté.
L’école modernise l’enseignement, notamment pour les filles, malgré les réticences initiales des familles.
Le cimetière, datant du XVIIIe siècle, couvre six hectares. Une parcelle de deux hectares renferme 8500 tombes, dont certaines sont abandonnées.
Des volontaires entretiennent aujourd’hui environ 5000 tombes, dont plusieurs caveaux, notamment celui de :
Un autre rabbin célèbre, Rabbi Saadia Ribboh (mort en 1884), est enterré près du port. Sa tombe est vénérée par juifs et musulmans, preuve de son aura spirituelle.
À partir des années 1950, la communauté commence à se vider :
La crise politique liée à la Ligue Arabe et à Nasser (1960) rend l’Aliyah clandestine. À Safi, des réseaux organisent les départs secrets : Victor Bensabbat, Gideon Benros, Ohayon, Meir Weizman…
Un accord financier entre Israël, les États-Unis et le Maroc permet finalement la reprise de l’émigration.
La communauté juive de Safi était :
Les présidents de la communauté étaient souvent des commerçants respectés, comme Meir Ohayon, propriétaire du magasin « AU DERBY », dont la boutique servait aussi de bureau communautaire.
Les secrétaires, comme Salomon Ohayon, tenaient les registres de naissance avec rigueur et témoignages.
Il ne reste plus aucun juif vivant à Safi. Mais la mémoire demeure à travers :
Les pèlerins et nostalgiques reviennent pour honorer leurs ancêtres et raviver une histoire qui a profondément marqué la ville.
L’histoire juive de Safi est celle d’une communauté :
Aujourd’hui, Safi porte encore les traces de cette présence lumineuse, qui continue d’inspirer respect, nostalgie et admiration.