L’histoire juive de Safi prend une dimension nouvelle à partir de la fin du XVe siècle, lorsque des familles expulsées d’Espagne trouvent refuge au Maroc. Parmi elles, la famille BenZmiro, originaire de Badajoz, joue un rôle déterminant dans la vie de la ville et dans les relations entre le Maroc et le Portugal.
Chassés d’Espagne en 1492, puis du Portugal en 1497, les BenZmiro s’installent d’abord à Fès avant de parcourir plusieurs villes du royaume. Leur arrivée à Safi marque un tournant : polyglottes, instruits, dotés de réseaux internationaux et de capitaux, ils deviennent des acteurs essentiels du commerce maritime et des relations diplomatiques.
Au début du XVIe siècle, les Portugais cherchent à établir des points d’ancrage sur la côte atlantique marocaine. Grâce à leur maîtrise du portugais et de l’arabe, les BenZmiro facilitent ces implantations, fournissant renseignements, contacts et assistance logistique. En retour, ils obtiennent des privilèges : contrôle de l’importation maritime, influence économique, direction du grand rabbinat de Safi.
La figure la plus marquante de la famille est Abraham ben Zmiro, médecin, écrivain, philosophe et diplomate. Il œuvre pour améliorer la condition des Juifs sous domination portugaise, tout en entretenant des relations étroites avec les autorités marocaines. On raconte qu’il connaissait par cœur la Bible, ses commentaires et le Guide des Égarés. Poète talentueux, il écrit en hébreu comme en arabe, et certains de ses poèmes sont intégrés dans la liturgie marocaine.
Vers 1570, les Saadiens reprennent Safi, entraînant le départ des Portugais. Une partie des Juifs retourne à Fès, dont Abraham ben Zmiro, qui continue d’écrire des poèmes liturgiques. Aujourd’hui encore, la mémoire de cette famille est vivante : un complexe juif moderne abrite les tombes de saints, une synagogue et une grande salle de célébration, financé par la famille Lallouz, originaire de Safi.
Les BenZmiro restent une pierre angulaire de la tradition juive marocaine, symbole d’érudition, de diplomatie et de résilience.
Au XVIIe siècle, Safi voit naître l’une des figures les plus remarquables du judaïsme marocain : Rabbi Khalifa ben Malka, un érudit dont l’influence dépasse largement les frontières de sa ville natale. Son parcours, marqué par l’étude, les voyages, les débats religieux et la rédaction d’ouvrages précieux, témoigne d’une vie entièrement consacrée au savoir.
Né en 1670, Khalifa ben Malka étudie auprès de Rabbi Yosef Bueno de Mesquita, un maître issu des exilés d’Espagne, passé par Amsterdam avant de s’installer à Safi pour des raisons commerciales. Ce dernier transmet à Khalifa une formation d’une grande rigueur : étude approfondie de la Torah, maîtrise de la grammaire hébraïque, distinction entre textes sacrés, traditions et interprétations, ouverture aux débats philosophiques.
Khalifa quitte Safi pour Fès, à plus de 500 km, où il étudie auprès de deux maîtres prestigieux : Rabbi Yehuda ben Attar et Rabbi Shaoul HaTzarfati. Il passe des heures dans les bibliothèques, consignant minutieusement les coutumes des synagogues et les variantes des livres de prières. De retour à Safi, il y reste deux ans avant de devoir fuir en 1700, probablement en raison de tensions avec les autorités.
Bien qu’il devienne un commerçant prospère, Khalifa reste avant tout un homme de Torah. Il ne manque jamais une prière publique et consacre une grande partie de son temps à l’étude.
En 1728, un livre de prières imprimé à Amsterdam par la famille Attias arrive au Maroc. Fasciné, Khalifa commence à collectionner les sidourim de différentes communautés : Marocaine, Ashkénaze, Libyenne et d’autres régions. Il annote ces ouvrages, compare les rites, analyse la langue et la halakha.
Son œuvre la plus connue, Kaf Naki, rassemble des commentaires sur la prière et les coutumes marocaines. Le manuscrit, transmis par son petit-fils, arrive en Italie où il est confié au célèbre Hida (Rabbi Haïm Yosef Azoulay). Aujourd’hui, il est conservé dans la collection Guenzbourg à Moscou.
Rabbi Khalifa est un talmudiste, un poète, un philosophe et un kabbaliste… mais un kabbaliste prudent. Il refuse d’intégrer certains éléments mystiques dans la prière, notamment : le Tikkoun de Chavouot, qu’il juge trop fatigant pour les fidèles, et le balancement du loulav selon les usages kabbalistiques. Il privilégie la logique de Maïmonide, qu’il admire profondément.
Dans ses écrits, Khalifa documente les coutumes de nombreuses communautés : Safi, Azemmour, Marrakech, Oufrane et d’autres villes. Il rapporte notamment une controverse liturgique à Oufrane, connue pour le martyre de cinquante notables refusant de se convertir à l’islam.
Au XVIIIe siècle, une nouvelle classe de marchands juifs émerge au Maroc : les Toujjar alSultan, les “marchands du roi”. Parmi eux, Shmuel Sumbel, originaire de Safi, se distingue comme l’un des plus influents. Son parcours illustre la place centrale que les Juifs occupent alors dans l’économie marocaine et dans les relations diplomatiques du royaume.
En 1774, le sultan met en place un groupe de marchands juifs chargés de dynamiser le commerce international du Maroc. Ces marchands bénéficient de privilèges exceptionnels : exemption de la jizya, mise à disposition de bâtiments, accès facilité aux prêts commerciaux, autorisation d’exporter des produits interdits aux autres.
Shmuel Sumbel devient rapidement l’un des piliers de ce groupe. Il sert d’abord de conseiller au père du sultan Mohammed ben Abdallah, notamment pour les relations commerciales avec l’Europe, en particulier la Hollande. Lorsque le nouveau port de Mogador (Essaouira) est créé, le roi confie à Sumbel et aux autres marchands juifs la mission d’y ouvrir le commerce international.
Grâce à ses activités, Shmuel Sumbel accumule une immense fortune. Il reçoit même un paiement annuel du gouvernement espagnol. Il investit dans des biens immobiliers, dont certains à Gênes. Selon certaines rumeurs, Shmuel Sumbel meurt empoisonné à Tanger en 1782.
Son fils, Yosef Haïm Sumbel, poursuit son œuvre. Après la mort de son père, il se rend au Danemark pour récupérer ses biens. En 1794, il est nommé ambassadeur du Maroc en Angleterre. Yosef finit ses jours à Altona, près de Hambourg, où il est enterré en 1804 dans le cimetière juif portugais.
Au XIXe siècle, le Maroc traverse une période de grande instabilité politique. Les Juifs, bien que souvent protégés par le pouvoir royal en raison de leur rôle économique, restent soumis au statut de dhimmis, exposés aux humiliations, aux restrictions et parfois à des violences. C’est dans ce contexte que se déroule l’un des épisodes les plus marquants de l’histoire juive de Safi : l’intervention de Sir Moshe Montefiore, philanthrope britannique, pour sauver des innocents condamnés à mort.
Le 30 juillet 1863, le viceconsul espagnol à Safi, Felipe Rizo, découvre la mort soudaine du prêtre espagnol Père Mantilla. Sans autopsie, sans preuve, Rizo conclut à un meurtre et désigne un suspect : Yaacov Akkan ben Yehuda Wizman, un jeune Juif. Sous la torture, Akkan est poussé à dénoncer des complices innocents.
Deux témoins oculaires, détenteurs de passeports britanniques, écrivent à Sir Moshe Montefiore à Londres et à Adolphe Crémieux à Paris. Montefiore, déjà célèbre pour ses interventions en faveur des Juifs opprimés dans le monde, décide d’agir.
L’indignation internationale pousse Montefiore à se rendre personnellement au Maroc. Son intervention, soutenue par les gouvernements européens, force le sultan à revoir sa politique envers les Juifs et à limiter les abus des autorités locales. L’affaire de Safi devient un tournant.
Le XXe siècle marque une transformation profonde de la communauté juive de Safi. Après des siècles de stabilité, de traditions et de relations étroites avec le pouvoir marocain, la communauté entre dans une ère de modernisation. Les influences européennes, les nouvelles idées politiques et les changements sociaux transforment la vie quotidienne, l’éducation, les aspirations et l’identité des Juifs de la ville.
Grâce au commerce maritime, Safi est depuis longtemps une ville connectée à l’Europe. Au début du XXe siècle, cette ouverture s’intensifie : les jeunes apprennent le français, les écoles de l’Alliance Israélite Universelle s’implantent, les échanges avec Casablanca, Mogador et Fès se multiplient.
Comme dans de nombreuses villes du Maroc, les idées sionistes commencent à se diffuser à Safi dès le début du XXe siècle. Les jeunes de Safi s’intéressent aux débats sur le renouveau du peuple juif, la langue hébraïque, la création d’un foyer national et les mouvements de jeunesse.
À partir des années 1940–1950, les événements mondiaux accélèrent les transformations. De nombreuses familles de Safi commencent à émigrer, d’abord vers Casablanca, puis vers la France, le Canada et Israël. Ce mouvement marque la fin d’une époque, mais l’héritage culturel, liturgique et historique de Safi continue de vivre dans les communautés juives du monde entier.
Au-delà des grandes figures et des événements historiques, l’histoire juive de Safi est avant tout celle d’une communauté vivante, soudée, riche de traditions et d’une identité profondément enracinée. Pendant des siècles, les Juifs de Safi ont développé un mode de vie unique, nourri par l’héritage espagnol, marocain et portugais, et façonné par leur environnement social et religieux.
Les synagogues de Safi ne sont pas seulement des lieux de prière : ce sont des centres de vie sociale, culturelle et éducative. Chaque synagogue possède son propre rite, ses mélodies, ses traditions liturgiques, souvent héritées des exilés d’Espagne ou des familles venues de Fès, Marrakech ou Azemmour.
La communauté de Safi se distingue par un mélange rare de traditions : l’héritage séfarade espagnol, les coutumes marocaines, l’influence portugaise. Ce mélange se retrouve dans les poèmes liturgiques, les mélodies des prières, les usages de Shabbat et les coutumes de mariage.
Les hiloulot occupent une place centrale dans la vie communautaire. Elles sont célébrées dans un grand complexe juif de la ville, comprenant les tombes des saints, une synagogue majestueuse, une vaste salle d’événements. Ce complexe, financé par la famille Lallouz, perpétue la mémoire des sages de la ville, notamment celle des BenZmiro.
Parmi les nombreux éléments qui rendent l’histoire juive de Safi si singulière, le site de Sidi BouDhab occupe une place à part. Ce lieu, vénéré à la fois par les Juifs et les Musulmans, témoigne d’une coexistence spirituelle rare, d’un respect mutuel et d’une mémoire commune profondément enracinée dans la ville.
Sidi BouDhab est considéré comme un lieu saint où les habitants de Safi — juifs comme musulmans — se rendent pour prier, demander une bénédiction ou accomplir un vœu. Cette double vénération est exceptionnelle : elle reflète une histoire de proximité, de confiance et de respect entre les deux communautés.
Dans un pays où les relations entre communautés ont parfois été marquées par des tensions, Sidi BouDhab représente l’un des plus beaux exemples de coexistence. À Safi, Juifs et Musulmans ont longtemps vécu côte à côte : ils commerçaient ensemble, se respectaient, partageaient des coutumes locales et honoraient certains lieux sacrés communs.
Même après la dispersion de la communauté juive au XXe siècle, le souvenir de Sidi BouDhab reste vivant. Les familles originaires de Safi — aujourd’hui installées à Casablanca, en France, au Canada ou en Israël — évoquent encore ce lieu avec émotion. Il fait partie de leur identité, de leur mémoire collective et de leur attachement à la ville.
Pour les habitants de Safi, Sidi BouDhab demeure un espace sacré, témoin d’un passé où les communautés vivaient en harmonie et partageaient des valeurs communes.